Dans l'actulité de Nietzsche : entretien avec Patrick Wotling

Dans l'édition papier du mois d'août et sur le site internet de la revue Le Regard Libre : la restitution de mon entretien approfondi avec le Prof. Patrick Wotling, traducteur et directeur de l'édition des œuvres complètes de Nietzsche publiées aux éditions Flammarion, au sujet de l'actualité de la pensée du philosophe allemand et de l'évolution des études qui lui sont consacrées.

« L’intérêt pour Nietzsche commence à apparaître dans les toutes dernières années précédant son effondrement. C’est à ce moment que se met en place tout un ensemble de fantasmes et de récits romancés autour de sa personne. L’épisode célèbre du cheval à Turin, par exemple– Nietzsche se jetant en larmes au cou d’un cheval fouetté – est une pure invention : aucun témoin n’en a jamais parlé ; les sources actuelles mentionnent seulement un malaisedans la rue, une perte de connaissance, puis son retour à la pension où il logeait. [...] C’est l’un des grands malentendus au sujet de cet auteur. Lorsqu’on lit un aphorisme isolé, on peut avoir l’impression d’une pensée fragmentaire ou impressionniste. Mais lorsqu’on travaille sur l’ensemble du corpus, on découvre une construction d’une extrême rigueur. Ce qui m’a frappé très tôt, c’est précisément cette exigence de cohérence et de précision. Nietzsche retravaille sans cesse ses formulations. Ses manuscrits témoignent d’une attention presque maniaque au choix des mots et à l’organisation de la pensée. »

Pour consulter en ligne : https://lnkd.in/ezm6_KyC

La tragédie audiovisuelle grecque

En 2013, en pleine crise, la fermeture brutale du service audiovisuel public grec donna lieu à plusieurs mois de controverse, d'espoir et de souffrances. Le dénouement de cette tragédie, marquée par les luttes sociales et l'idée d’un service public réinventé sur fond de combat pour le contrôle du récit, condamna toute projection à l’impasse.

De mémoire, je puis dire que nous ne rencontrâmes pas un ou une journaliste qui n’admît que l’état de l’audiovisuel public était à l’image du pays et nécessitait une réforme, ou qui ne confiât qu’il avait péché sur le fond par conformisme, par complaisance ou encore par déni. Seulement, sans surprise, chacun continuait de voir midi à sa porte. L’identification et la considération des objets de critique, ainsi que les solutions préconisées, variaient sensiblement selon le régime d’interprétation des intéressés.

Dans cet article paru dans le mensuel de débat et de réflexion Le Regard Libre je reviens, à l'écrit et en images, sur quelques aspects significatifs de la crise de l'audiovisuel grecque que Clément Girardot et moi-même avions observée de près sur le terrain entre 2014 et 2015. Le numéro actuel propose un dossier intitulé « Quel service public? » destiné à accompagner la réflexion autour de la votation sur l'initiative SSR et qui contient entre autres, un grand entretien avec Pascal Crittin, directeur de la RTS, auquel j’ai participé.

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La Suisse et les États-Unis, d'hier à aujourd'hui

L'été dernier, j'ai arpenté plusieurs villes et régions des États-Unis pour l'édition d'un hors-série de la revue Le Regard Libre. Intitulé "Suisse et États-Unis, d'hier à aujourd'hui : l’heure de la comparaison", il est le résultat d'une réflexion menée sur les fondements culturels, politiques et philosophiques qui nous rapprochent ou nous différencient de cette nation occidentale en période de rupture.

Mes compagnons d'aventure, Jonas Follonier, Yann Costa, Nicolas Jutzet et moi-même, que nous ayons été seuls ou ensemble selon l’itinéraire, avons constamment tâché de critiquer les représentations de l'un et de l'autre des deux pays lors de la rédaction de nos contributions respectives.

Dans ce contexte, je publie un essai photographique dont la majorité des images composites (produites par superposition à partir de deux photographies) ont été captées durant le voyage. Sous forme de fresque symbolique, ce corpus est tout entier teinté d'une aura dorée. Notion purement idéale, l'âge d'or est la matrice critique des concepts de progrès et de déclin, chers à la pensée moderne. Certains imaginent le raviver par la tradition, d’autres l’instaurer par le progrès : tous l'ont quelque part en tête et s’entredéchirent sur les moyens d’y parvenir.

Cette démarche a été en partie inspirée par le film Megalopolis de Francis Ford Coppola (2024) à propos duquel j’émets quelques considérations dans un article au sommaire. Intitulé "Le crépuscule d'une idole", il note :

Les États-Unis, du fait d’avoir grandement investi le champ symbolique pour garantir leur socle culturel composite, deviennent un laboratoire historique où se confrontent l’héritage intellectuel de l’Occident et les forces de tension entre différentes formes d’idéalisme.

À disposition dans toutes les librairies Payot, découvrez le sommaire, prévisualisez ou commandez ce hors-série sur le site internet de la revue : https://leregardlibre.com/cpt-editions/le-regard-libre-suisse-etats-unis/

Les aspects paradoxaux de la montagne à l'honneur

Image composite du dossier “À l’ombre des Alpes” paru dans le Regard Libre, avril 2025

Image composite du dossier “À l’ombre des Alpes” paru dans le Regard Libre, avril 2025

La fertilité des aspects paradoxaux de la montagne est l’honneur dans le numéro d’avril de la revue mensuelle suisse de débat Le Regard Libre. Mon projet De la représentation des Alpes en Suisse figure dans le dossier dédié, intitulé “ À l’ombre des Alpes ” :

Lauréat du prix Nobel de littérature 1919, Carl Spitteler s’amusait à dire que « si les Suisses avaient créé les Alpes eux-mêmes, elles ne seraient pas si hautes ». Dans notre dossier, vous découvrirez que les Alpes helvétiques ont inspiré bon nombre de grands esprits au fil de l’histoire. Qu’ils soient de passage ou venus pour rester, ils furent impressionnés, intrigués voire parfois perturbés par ce qu’ils virent. Alors que certains, comme Ramuz, se méfièrent d’elles, Nietzsche y trouva calme et inspiration. A ces approches personnelles des Alpes s’ajoute une dimension collective. Les montagnes sont à la fois un miroir de l’identité nationale que la Suisse aime se conter, mais aussi le symbole de ce que le pays renvoie comme image aux autres. Pour le meilleur et pour le pire. NJ

Couverture de la revue Le Regard Libre
  • Le paysage des Alpes: un Eden au centre de l’Europe
    par Claude Reichler

  • Ramuz, un contemplatif contre l’alpinisme
    par Benjamin Mercerat

  • De la représentation des Alpes en Suisse
    par Nicolas Brodard

  • Escapade en Engadine, source d’inspiration nietzschéenne
    par Yann Costa

  • Le «crétin des Alpes», une curiosité médicale et littéraire
    par Nicolas Jutzet

Le Regard Libre est disponible en librairie ou en commande via sur son site internet.

Frédéric Taddeï

frédéric taddei en portrait dans un café parisien

14.10.2024 — Paris, France — © Nicolas Brodard

«Moi qui ai la prétention de comprendre un peu mon époque, je ne me considère pas comme un réactionnaire, mais j’ai en effet des tendances réactionnaires, comme tout le monde. C’est d’autant plus vrai avec l’âge, car le monde dans lequel je vis ressemble de moins en moins à celui dans lequel j’ai grandi. Ce n’est pas pour autant que je pense que c’était mieux avant. Tout est intéressant; chaque époque l’est. Je suis ravi d’en avoir vécu plusieurs. Or, il faut les comprendre pour ne pas les subir. Sinon, on se replie dans la nostalgie. Pour ma part, j’ai l’impression de comprendre pourquoi les choses sont comme ça aujourd’hui. Il n’y a pas de jugement moral, je reste au niveau de l’analyse et j’essaie de ne pas avoir non plus de jugement esthétique.»

J'ai eu le plaisir de photographier et de contribuer à l'interview de Frédéric Taddeï — ancien animateur de la regrettée émission Ce soir (ou jamais!) et prochain directeur de Marianne — que nous avons réalisée pour Le Regard Libre.

Discours de Suède

Je ne puis vivre personnellement sans mon art. Mais je n'ai jamais placé cet art au-dessus de tout. S'il m'est nécessaire au contraire, c'est qu'il ne se sépare de personne et me permet de vivre, tel que je suis, au niveau de tous. L'art n'est pas à mes yeux une réjouissance solitaire. Il est un moyen d'émouvoir le plus grand nombre d'hommes en leur offrant une image privilégiée des souffrances et des joies communes. Il oblige donc l'artiste à ne pas s'isoler; il le soumet à la vérité la plus humble et la plus universelle. Et celui qui, souvent, a choisi son destin d'artiste parce qu'il se sentait différent, apprend bien vite qu'il ne nourrira son art, et sa différence, qu'en avouant sa ressemblance avec tous.

L'artiste se forge dans cet aller retour perpétuel de lui aux autres, à mi-chemin de la beauté dont il ne peut se passer et de la communauté à laquelle il ne peut s'arracher. C'est pourquoi les vrais artistes ne méprisent rien ; ils s'obligent à comprendre au lieu de juger.

Albert Camus
(1957)

Lenzerheide, Switzerland

cairn dans un paysage minéral sur le totälpli au dessus de lenzerheide

Depuis qu'il m'est donné d'en rencontrer en chemin, j'ai toujours pu constater en moi l’émergence d’une considération contrariée à la vue des cairns — ces empilements de pierres érigés par mes congénères —, voire même d’une franche aversion. Pratique attestée depuis des temps immémoriaux afin de baliser le passage d’un col en terrain difficile, de marquer la présence d’un abri, de situer un site funéraire ou cultuel, sa raison d’être a progressivement perdu de son sens et en charme. Alors que l’alpiniste et le randonneur actuels font le suivi topographique et météorologique de leur itinéraire en temps réel après les avoir étudiés à l’avance, l’utilité et le symbole du cairn ont perdu de leur vigueur. Aujourd’hui, ce dernier se borne à signifier un passage: non pas celui à emprunter, mais le seul fait déclamatoire de celui qui aura déposé sa petite pierre à l’édifice; sans doute animé par l’idée candide et grandiloquente d’une humanité rassemblée par un même geste. D’un marqueur paysager utilitaire, le cairn contemporain ne s’exprime plus que comme l’acte symbolique d’une présence individuelle fière de son effort et de son existence partagée au sein du décor. De ce fait, je n’avais jamais octroyé d’égard que néfaste à cette entreprise, et n’avais jamais ressenti l’envie d’en photographier. Jusqu’à avant-hier.

Quand l’effort s’octroie tant les capacités physiques que cérébrales du corps, il devient très difficile d’opérer un regard tout à fait investi sur les alentours, si bien que l’appareil photographique demeure en pendentif, frappant la cadence sur la poitrine. En redescendant du sommet du Parpaner Rothorn que j’avais rejoint depuis la Hörnlihütte sur les hauts d’Arosa, j’ai remarqué un édicule rocheux auquel je n’avais pas prêté attention à l’ascension. Sur fond de toile minéral et désertique, de par sa forme quadrangulaire, il avait de quoi surprendre et évoquer quelque objet familier à l’humain traversant ce lieu, dont le toponyme est évocateur: “Totälpli”, soit l’alpe de la mort. Autrefois incorporée à un pan de montagne effondré depuis bien longtemps déjà, cette concrétion se distinguait par sa stature, qui bien qu’en pleine érosion, n’était pas sans rappeler celle d’une cabane en pierre sèche, d’une maison primitive, ou d’un abri troglodyte: une faille centrale mimant la présence d’une entrée au fronton de laquelle on aurait peint les armes d’une mystérieuse guilde montagnarde, un toit fait de pierres amoncelées, le tout serti d’un pourtour de gazon verdoyant.

Naturellement présent, notre bloc erratique aux allures géométriques artificielles a immanquablement attiré l’attention des passants qui l’ont surélevé d’un cairn triangulaire. Il est également le point d’ancrage d’un marqueur contemporain peint blanc-rouge-blanc des chemins de randonnée de montagne. J’aime penser que certains des fragments qui le surélèvent proviennent de ses flancs effrités, et qu’ils lui auraient ainsi été restitués. J’avais toutes les raisons, cette fois-ci, de faire acte photographique, puisque tous les attributs d’un cairn effectif et complexe étaient rassemblés. Malheur à celui qui désire ardemment faire état d’une conjonction existentielle extraordinaire par une image et qui ne dispose pas de lumière… Heureusement, après quelques essais déçus et avant de reprendre mon chemin, une rare éclaircie s’est faite sur la terre et en mon ciel.

Issu du projet “De la représentation des Alpes en Suisse” soutenu par la bourse de mobilité du Service de la culture du Canton de Fribourg